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Paradoxalement, et contrairement à ce que les dirigeants politiques de presque tous les bords semblent considérer comme évident, les mesures de lutte contre l’immigration constituent aussi un encouragement à l’immigration clandestine, alors qu’elles prétendent être un moyen de la dissuader.

Voici comment :

Comme je l’ai écrit dans un autre article, la politique de répression des Sans-papiers a pour effet de les transformer en une main d’oeuvre plus rentable et plus « compétitive » que les Français (ou que les étrangers en situation régulière). En effet, comme la peur d’être expulsés les empêche d’aller se plaindre à la police, les Sans-papiers constituent une main d’oeuvre certes illégale, mais hyper docile, hyper-flexible, et maintenue dans l’incapacité d’exiger quoi que ce soit face à ses employeurs.

Du coup, dans certains secteurs d’activité, des patrons peu scrupuleux savent en profiter, et préfèrent employer des Sans-papiers que des salariés en situation régulière (français ou étrangers). Et il ne faut pas se tromper : c’est parce qu‘il y a une politique de répression et d’expulsion des Sans-papiers que cela est possible. Autrement dit, c’est parce qu’il y a sur le territoire national des catégories de population qui ont moins de droits que les autres, et qu’elles sont contraintes d’accepter des conditions de travail et de salaire inacceptables, qui feraient normalement condamner les employeurs par les tribunaux si elles étaient dénoncées.

Cela a même des effets de contagion : puisque notre système économique est fondé sur la concurrence, une entreprise qui parvient à baisser ses coûts de production en employant une main d’oeuvre clandestine sous-payée et sur-exploitée aura de meilleures chances de prospérer qu’une entreprise qui respecte les conditions légale d’emploi et de salaire. Par exemple, une entreprise de nettoyage qui répond à des appels d’offres pour des contrats de nettoyage de bureaux, si elle respecte la loi, n’a quasiment aucune chance de remporter un appel d’offre : les concurrentes qui sous-paient une main d’oeuvre terrorisée et docile pourront proposer des tarifs bien plus intéressants, et remporteront tous les appels d’offre ! Pour rester compétitif, le recours à une main d’oeuvre sans droits devient alors la règle. On pourrait tenir le même raisonnement pour les entreprises de construction, de travaux publics, ou de blanchisserie industrielle, par exemple, ou pour l’hôtellerie-restauration, où les prix bas ont un sérieux pouvoir d’attraction sur la clientèle…

Du coup, dans ces secteurs, les Sans-papiers sont employés en grand nombre, et il devient « habituel » de payer les employés bien en-dessous des salaires légaux. C’est ainsi que les normes de salaire et d’emploi baissent, et qu’un salarié français (ou étranger muni de papiers) apparaît trop cher aux yeux des employeurs, même s’il n’a pas d’autres exigences que le respect du salaire minimal et des horaires légaux. On préférera employer un Sans-papiers, qui, en plus, ne risquera pas d’aller se plaindre à la police ou à l’Inspection du Travail, même si on l’exploite à outrance ou si on oublie de le payer… Le résultat est une pression à la baisse sur les salaires, y compris pour les Français.

Répétons-le : ce n’est pas parce qu’il y a des étrangers en France que cette dérive se produit, mais parce que ces étrangers n’ont pas les mêmes droits que les autres travailleurs et qu’ils vivent dans la peur. Peur des expulsions, peur de la police.

D’ailleurs, les associations de défense des Sans-papiers connaissent bien le phénomène : lorsqu’un Sans-papiers est régularisé, dans la plupart des cas, il perd aussitôt son emploi…

Ce que l’on observe sur le terrain n’est donc pas surprenant : les Sans-papiers en France trouvent relativement facilement du travail.

Bien entendu, même si ce sont des emplois sous-payés, le fait qu’ils trouvent du travail se sait dans leurs pays d’origine. D’autant que, même surexploités, nombreux sont ceux qui se débrouillent pour envoyer chaque mois quelques dizaines ou quelques centaines d’euros à leurs proches restés au pays. Par conséquent, la France (et les pays qui répriment leurs « clandestins ») ont bien la réputation qu’on y trouve du travail !

Le fameux « appel d’air », invoqué par les politiques pour refuser de régulariser, est donc peut-être davantage créé par l’acharnement de la machine à expulser que par d’éventuelles régularisations. Il y a quelques années, lorsque l’Espagne se montrait accueillante envers les migrants, on rencontrait en France des Sans-papiers qui expliquaient : « en Espagne on a des droits mais il n’y a pas de travail ; alors on vient en France : on n’y a pas de droits, mais il y a du travail ! » Est-ce surprenant ?

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Depuis l’émergence du Front National dans les années 1980, la “riposte” idéologique que lui opposent la droite républicaine et la gauche est insuffisante. Elle est essentiellement morale, et semble incapable de répondre sur le fond à certaines thèses d’extrême droite. Cet article tente de fournir quelques arguments de fond, contre une idée que le FN a apparemment réussi à faire entrer dans la pensée des Français, bien au-delà de ses propres électeurs.

Cette idée, avancée depuis longtemps par le Front National, est que le niveau du chômage en France est directement lié à la présence d’immigrés dans le pays. On se souvient par exemple de l’affiche faisant le lien entre “2 millions de chômeurs et 2 millions d’immigrés”. La réponse usuelle (et peut-être la seule qui ait été relayée par les médias), consistant à s’insurger contre cette reprise de thèmes nazis, n’est pas suffisante. Notamment, pour des Français qui se sentent malmenés par la situation économique, qui se sentent menacés ou atteints par le chômage et par une baisse sensible de leur niveau de vie, il n’est sans doute pas acceptable d’entendre une argumentation morale dont la traduction explicite pourrait être “oui, c’est vrai, les immigrés sont en train de vous prendre votre travail, mais il faut l’accepter, parce que c’est bien, de partager, et que nous devons prendre notre part de la misère du monde, et que les parents ou grands parents de ces immigrés se sont battus pour la France…

Or, les arguments de fond existent. En voici quelques uns.

D’abord, c’est assez simple à comprendre, les immigrés sont aussi des consommateurs. Ils ont besoin de se nourrir, de se loger, de se déplacer, de s’habiller, etc. Leur présence accroît donc la demande locale de biens et de services, dont la production nécessite du travail. Pour résumer, leur présence ne fait pas qu’occuper des emploi : elle crée aussi de l’emploi. Dans le commerce, dans l’agroalimentaire, dans le bâtiment, etc. Si on expulsait 2 millions d’étrangers, comme semble le vouloir l’extrême droite, la baisse de la demande intérieure mettrait au chômage un nombre considérable de Français : la suppression d’emploi correspondrait aux nombre de travailleurs qu’il faut pour produire, acheminer et vendre ce que consomment 2 millions de personnes.

L’argument suivant est plus complexe, et je vais m’y attarder davantage.

Actuellement, on observe que les sans-papiers en France trouvent facilement du travail. Et c’est logique : comme ils n’ont pas le droit de travailler et que la peur d’être expulsés les empêche d’aller se plaindre à la police, ils constituent une main d’oeuvre certes illégale, mais hyper docile, hyper-flexible, incapable d’avoir des exigences face à leurs employeurs. Ils sont donc infiniment plus rentables que des salariés avec des droits. Et dans certains secteurs d’activité, des patrons peu scrupuleux savent en profiter, et préfèrent employer des Sans-papiers que des salariés en situation régulière (français ou étrangers). Et il ne faut pas se tromper : c’est parce qu‘il y a une politique de répression et d’expulsion des sans-papiers que cela est possible. Autrement dit, c’est parce qu’il y a sur le territoire national des catégories de population qui ont moins de droits que d’autres, qu’elles sont contraintes d’accepter des conditions de travail et de rémunération qui feraient normalement condamner les employeurs par les Prud’hommes.

Cela a même des effets de contagion : puisque notre système économique est fondé sur la concurrence, une entreprise qui parvient à baisser ses coûts de production en employant une main d’oeuvre clandestine sous-payée et sur-exploitée aura de meilleure chance de prospérer qu’une entreprise qui respecte les conditions légale d’emploi et de salaire. Par exemple, une entreprise de nettoyage qui répond aux appels d’offres pour des contrats de nettoyage de bureaux, si elle respecte la loi, n’a quasiment aucune chance de remporter un appel d’offre : les concurrentes qui sous-paient une main d’oeuvre terrorisée et docile pourront proposer des tarifs bien plus intéressants ! Pour rester compétitif, le recours à une main d’oeuvre sans droits devient la règle. On pourrait tenir le même raisonnement pour les entreprises de travaux publics, de BTP, par exemple, ou pour l’hôtellerie-restauration, où les prix bas ont un sérieux pouvoir d’attraction sur la clientèle…

Du coup, dans ces secteurs, les normes d’emploi baissent, et un salarié français (ou étranger avec papiers) apparaît trop cher même s’il n’a pas d’autres exigences que le respect du salaire minimal et des horaires légaux. On préférera employer un Sans-papiers, qui, en plus, ne risquera pas d’aller se plaindre à la police ou à l’inspection du Travail, même si on l’exploite à outrance ou si on oublie de le payer… Répétons-le : ce n’est pas parce qu’il y a des étrangers en France que cette dérive se produit, mais parce que ces étrangers n’ont pas les mêmes droits que les autres travailleurs et qu’ils vivent dans la peur. Peur des expulsions, peur de la police.

D’ailleurs, les associations de défense des Sans-papiers connaissent bien le phénomène : lorsqu’un Sans-papiers est régularisé, dans la plupart des cas, il perd aussitôt son emploi…

Pour résumer : si les immigrés “prennent le travail” des Français, ce n’est pas parce qu’ils sont immigrés, mais parce qu’ils ont sans droits.

Si un beau jour on décidait que les bruns aux yeux verts n’ont pas le droit de travailler et qu’ils seront horriblement punis s’ils occupent un emploi, on verra les cuisines des restaurants, les chantiers, les usines, les bureaux, etc. fourmiller de gens teints en blond portant aux yeux des lentilles bleues ou noisette…

Plus sérieusement, ce qu’il faut comprendre, c’est que, quels que soient les critères discriminants choisis, le fait de donner des droits différents à une part de la population vis-à-vis de ses employeurs, a des effets déstabilisants pour tout le marché du travail, avec des effets qui peuvent aller en sens inverse de ce que l’on pourrait imaginer spontanément.

Or, ce que préconise le Front National avec l’idée de “préférence nationale”, c’est précisément de priver une catégorie de population (les immigrés et leurs descendants) de droits qui seraient accordés aux seuls “nationaux”. L’idée est (soit-disant) de protéger les emplois des Français, mais la mise en oeuvre d’une telle politique aurait un effet inverse :  la population immigrée serait main d’oeuvre privée de droits, donc moins chère et plus rentable que les Français. Dans des conditions clandestines, dissimulées, d’innombrables employeurs y auraient recours en priorité. Le chômage des Français en serait d’autant plus aggravé.

A l’inverse, une régularisation systématique de tous les Sans-papiers, sans condition, et l’arrêt de toute politique répressive à leur égard, aurait des effets bénéfiques sur l’emploi et les salaires des Français. En effet, si on remettait à égalité de droits tous les individus présents sur le sol national, les employeurs n’auraient plus la possibilité de jouer sur cette concurrence involontairement déloyale entre travailleurs avec droits et sans droits, les Français (et étrangers en situation régulière) se retrouveraient au même niveau de rentabilité que les autres. Mieux encore, il n’y aurait plus comme actuellement, aux niveaux des entreprises, une concurrence faussée entre celles qui emploient des salariés en règle et celles qui ont recours aux Sans-Papiers, et les salaires normaux ne seraient plus considérés comme trop chers.

Pour conclure, la régularisation de tous les Sans-papiers supprimerait l’un des facteurs de pression à la baisse sur les salaires, et réouvrirait aux Français l’accès à toute une catégorie d’emplois actuellement quasi “réservés” à une main d’oeuvre sous-payée.

La “préférence nationale” aurait un effet diamétralement opposé : rendre les Français “trop chers” sur le marché du travail, en comparaison de la réserve de main d’oeuvre sans droits à quoi seraient réduits les “étrangers”.

Une fois cela compris, on peut aussi se demander à qui profite le refus de régulariser les Sans-papiers. Certainement pas aux chômeurs français, on vient de le voir… Bien plus certainement à certains employeurs et aux actionnaires de certaines entreprises, qui, en pratiquant une politique salariale dégagée des contraintes légales, peuvent  accroître leur marge bénéficiaire.

Et en prônant la préférence nationale, ce n’est donc pas les intérêts de la population française que défend le Front National, mais plutôt les intérêts d’une certaine frange du patronat.