Insensiblement, le sens du mot « compétitivité » a évolué, pour arriver à vouloir dire aujourd’hui quelque chose de très différent de son sens d’il y a quelques années. Et, l’air de rien, ce glissement de sens fait de sérieux dégâts.

Autrefois — c’est-à-dire jusqu’à un passé très récent — une entreprise était dite compétitive si elle parvenait à mettre ses produits sur le marché à un prix intéressant par rapport à la concurrence. Si elle n’y parvenait pas, les clients allaient voir ailleurs,l’entreprise ne vendait pas ses produits, et était condamnée à disparaître.

Maintenant, sans qu’on s’en rende bien compte, ce qui est sous-entendu derrière le mot compétitivité, c’est tout-à-fait autre chose : une entreprise est considérée comme compétitive si elle « attire les investisseurs », c’est-à-dire si elle offre à ses actionnaires une rémunération de leur capital intéressante par rapport aux autres investissements possibles.

Ainsi, une entreprise peut être parfaitement compétitive selon le sens d’autrefois, c’est-à-dire être rentable tout en offrant à ses clients des produits à un prix attractif, mais ne pas être compétitive dans le sens nouveau, parce que la rémunération des actionnaires n’est pas assez élevées à leurs yeux, parce qu’il existe mieux ailleurs. C’est ainsi que, de nos jours, il n’est pas rare de voir des entreprises parfaitement rentables fermées par leurs dirigeants, parce que les actionnaires ont trouvé des investissements plus compétitifs (c’est à dire encore plus rentables) et choisissent de « retirer leurs billes » pour les mettre ailleurs.

Or, dans le libéralisme mondial dérégulé, c’est la fête pour les ceux qui ont de l’argent (les « investisseurs ») : des placements de plus en plus juteux leurs sont proposés aux quatre coins du monde, et la course à la « compétitivité » se joue à des niveaux astronomiques.

Dans les années 1950-1970, quand une entreprise rapportait 3% par an à ses actionnaires, c’était considéré comme un bon placement. Aujourd’hui, un placement à 3% ferait pouffer de mépris les marchés financiers. Il n’est pas rare qu’une entreprise offre des rendements de 10%, voire 15% par an, à ses actionnaires. Aujourd’hui, à 15%, on est compétitif. Mais demain ? L’exigence de compétitivité va-t-elle conduire à une telle baisse des salaires que des entreprises arriveront à servir du 30% ou du 50% de rentabilité à leurs investisseurs ? Alors celles qui ne proposent que du 15% seront jugées insuffisamment compétitives et seront sommées de « s’adapter » sous peine d’être fermées. On le comprend, cette course est une spirale infernale qui n’a pas de limite.

Par ailleurs, le changement de sens recouvre des réalités bien distinctes. Primo, si la compétition (ancien sens) se jouait entre entreprises fournissant des produits semblables, elle se joue désormais tous secteurs confondus : les investisseurs dédaigneront telle usine sidérurgique ici s’il est plus juteux de miser sur une fabrique de T-shirts ailleurs.

Secundo, le public à séduire n’est plus le même selon le sens qui est derrière : la compétitivité visait à attirer les « clients », c’est-à-dire le grand nombre, par des prix abordables, alors que la compétitivité se joue face aux investisseurs, c’est-à-dire un petit nombre d’individus (« les 1% », comme diraient les Indignés.) Et l’exigence de compétitivité sert désormais, non pas à offrir aux clients des produits à un prix abordable, mais à enrichir de plus en plus vite la petite classe des actionnaires et des investisseurs.

Il s’agit bien d’une entourloupe et il est utile de la démasquer.

En effet, si on utilise le sens d’autrefois, la compétitivité est vitale pour une entreprise : si elle n’est pas compétitive, elle ne parvient pas à vendre, et n’a donc pas les revenus nécessaires pour perdurer. Dans une économie de marché, c’est une évidence. Le mot « compétitif », à force d’être utilisé dans ce sens-là, s’est donc chargé d’un sens associé : « évidemment nécessaire pour survivre ».

Par contre, il n’est absolument pas besoin qu’une entreprise soit compétitive dans le nouveau sens du mot pour continuer à vivre : une entreprise dont les revenus suffisent à couvrir les coûts est parfaitement viable. La rémunération du capital n’est pas une nécessité économique. Certes elle est « naturelle » dans une économie capitaliste, mais son niveau n’a, lui, rien de naturel : il est le résultat d’un rapport de force, dans lequel le politique pourrait avoir son mot à dire.

Aujourd’hui, parce qu’une rémunération à 10% ou 12% par an de leurs placements financiers leur semble insuffisante, les investisseurs n’hésitent pas, sous prétexte d’améliorer la compétitivité, à exiger que, pour faire augmenter leurs rendements, on abaisse le « coût du travail », c’est à dire le niveau de rémunération des salariés (de façon « discrète », en baissant les cotisations sociales — c’est-à-dire les « charges », dans le vocabulaire patronal — mais qui sont bien du revenu perçu par les salariés sous d’autres formes : remboursement de frais de santé, allocations chômage, pensions de retraite…)

Actuellement, les dirigeants politiques semblent admettre que la compétitivité est vitale, et cèdent presque systématiquement aux arguments patronaux. Au mieux, c’est de l’aveuglement. Car une entreprise, si on la protège de la voracité des investisseurs, a beaucoup plus de chances de vivre et de prospérer. Comment la protéger ? Il y aurait mille et une façon de le faire. Quelques pistes :

– un pôle public d’investissement qui se contenterait d’une rentabilité faible , sachant bien que l’activité permise par ses investissements aura des impacts positifs sur toute l’économie, et des répercussions indirectes sur les finances nationales via les recettes fiscales engendrées par l’accroissement des richesses produites.

– la propriété collective des entreprises par leurs salariés. Les SCOP sont un exemple possible, et il y en a actuellement de florissants exemples.

– une fiscalité très fortement progressive qui dissuaderait un enrichissement trop rapide.

Bien entendu, même en ces temps de compétitivité exacerbée, la compétitivité reste une nécessité. Mais le monde de la finance (dont le Medef est un représentant actif), joue à loisir sur le glissement de sens, affublant la compétitivité du caractère indiscutablement nécessaire de la compétitivité (ancien sens), ce qui relève de l’usurpation. Si l’on prend conscience que le sens actuel du mot compétitivité n’a pas le caractère vital et impératif qu’on a pris l’habitude de lui associer sans réfléchir, on peut sans doute mieux contester les arguments actuels du Medef, et s’opposer au sacrifice du niveau de vie des salariés.

Une dernière chose à ne pas perdre de vue : la rémunération du capital constitue une charge, pour les entreprises : on retrouve le poids de cette rémunération dans le prix de vente des produits qu’elles proposent. Plus une entreprise rémunère ses actionnaire, c’est à dire plus elle est compétitive au sens du Medef, moins elle peut baisser le prix de ses produits pour séduire des clients.

Ainsi, la compétitivité est un véritable frein à la compétitivité.

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