Comme en 2003, le « problème » du déficit des Intermittents est porté à la Une des médias, et sert de justification à une probable réforme « nécessaire ». Certes, on peut, à la marge, se demander quel serait le « bon » niveau du déficit, mais il faut être idiot, mal informé ou malhonnête pour s’étonner que le régime d’Assurance Chômage des Intermittents du Spectacle soit déficitaire.

Ce régime doit être déficitaire : il est conçu pour distribuer, à une population aux revenus salariaux précaires, davantage de ressources que ce qu’elle pourrait cotiser elle-même. Cette cotisation cotise peu (elle est peu nombreuse) et reçoit davantage (elle est souvent au chômage) ; le résultat ne peut donc être qu’un déficit, et c’est absolument normal.

On pourrait tenir le même raisonnement pour n’importe quel autre groupe de chômeurs indemnisés : ils sont déficitaires, et c’est normal ! C’est à ça que sert l’Assurance Chômage : à transférer un excédent (les cotisations des salariés qui travaillent) vers un « déficit » (les indemnités versées aux demandeurs d’emploi.)

Les Intermittents n’ont pas accès au CDI : chacun de leur contrat de travail est un CDD, qui peut durer de quelques heures à quelques mois. Entre deux contrats, il faut bien que ces gens vivent, et l’Assurance Chômage le leur permet. Ils ont donc moins de stabilité salariale que les autres catégories professionnelles (où le CDI est non seulement possible mais la règle normale), et pour compenser cette précarité, on a assoupli pour eux les conditions d’accès à une indemnisation chômage, mais le principe est le même que pour les autres salariés : quand on travaille on cotise, et quand on est privé d’emploi, on est indemnisé (si on a suffisamment travaillé auparavant.)

Si on prend le cas d’un individu qui passe au cours d’une année à la fois par de l’emploi salarié et par du chômage indemnisé, il cotise 6,40% de son salaire brut lorsqu’il travaille, et, lorsqu’il est indemnisé, il perçoit une allocation comprise entre 57 et 75% de ce qu’était son salaire. Sans prétendre à l’exactitude, on peut tout de même calculer qu’il faut travailler environ 10 mois pour cotiser l’équivalent de ce qu’on peut percevoir en 1 mois de chômage. Un individu qui passe plus de 10% de son temps au chômage est donc « déficitaire » : il cotise moins que ce qu’il touche en allocations. C’est le cas de la plupart des intermittents du spectacle, et c’est le cas  de la grande majorité des chômeurs indemnisés. (D’ailleurs, pour un intermittent, les chiffres sont un peu différents : il cotise 10,8% de ses salaires, et touche une allocation généralement plus faible que dans le régime général, mais ça ne modifie pas fondamentalement le raisonnement.)

Et quand bien même on supprimerait le régime spécifique des Intermittents et qu’on leur appliquait le régime général, ils seraient toujours déficitaires : certes un plus petit nombre d’entre eux parviendrait à ouvrir des droits à indemnisation de leurs périodes de chômage, mais ça ne conduirait pas les intermittents à travailler plus de 10 mois par an : la structure de leurs emplois ne le permet pas. Ils continueraient donc à cotiser moins que ce qu’ils perçoivent.

Nous avons donc montré qu’il est absurde d’imaginer parvenir à l’équilibre financier du régime d’indemnisation chômage des Intermittents du Spectacle. De même qu’il serait absurde de demander aux malades atteints d’une pathologie lourde de ne pas être « déficitaires » vis-à-vis de la Sécurité Sociale. Le système d’assurance chômage, comme celui de la Sécu, est fondé sur la solidarité : ceux qui « vont bien » cotisent pour ceux qui ont « besoin d ‘aide », le déficit des derniers étant financé par l’excédent des premiers. Si on demande à un groupe de malades ou de chômeurs d’assurer eux-mêmes leur équilibre financier, on détruit le principe même du système d’indemnisation.

Pour conclure, le simple fait d’afficher le « déficit » des Intermittents comme un problème est au mieux une idiotie, ou au pire une attaque contre l’un des fondements mêmes du système d’Assurance Chômage en France : la solidarité interprofessionnelle.

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